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DOCUMENTS ET ARCHIVES 

 

 


Le déclin de l'empire amérindien

Louis-Guy Lemieux
Le Soleil

Au début des années 1640, les Iroquois mettent la vallée du Saint-Laurent à feu et à sang. Ils sont armés par les Hollandais de la Nouvelle-Amsterdam (New York) et d'Albany. Ceux-ci cherchent à enlever aux Français le monopole de la traite des fourrures. Les Iroquois veulent la peau des Hurons ; ils l'auront. Ils veulent détruire la jeune colonie française ; ils passeront bien près de réussir.

Le 1er août 1642, le père jésuite Isaac Jogues quitte Trois-Rivières pour la Huronnie. Il est accompagné du frère René Goupil, chirurgien de profession, de Guillaume Couture, un coureur des bois, et d'une quarantaine de Hurons. La troupe voyage à bord de 12 canots d'écorce.

Au moment où ils traversent la région de Lanoraie, une centaine d'Iroquois leur tombent dessus. Les trois Français et 19 Hurons sont faits prisonniers. Ils sont amenés captifs dans l'État de New York. Le voyage dure 13 jours. Un voyage de plaies et de bosses.

Arrivés à destination, commencent alors les séances de torture sérieuses. Il s'agit d'un rituel qui peut durer des jours et des jours.

Les Indiens considèrent les têtes bouclées comme la pire des laideurs ; Goupil est frisé comme un mouton. Pour un Indien, le fait d'avoir le crâne dégarni est une infirmité ; Jogues est chauve comme un caillou.

Isaac Jogues sera sauvé de la mort par des Hollandais compatissants. Il pourra raconter son calvaire et celui de ses compagnons français et hurons.

« Sans aucune colère, dit-il, ils nous enfonçaient profondément les ongles, qu'ils portent très pointus, dans les parties du corps les plus délicates et les plus sensibles... Ils me brûlèrent un doigt et m'en broyèrent un autre avec les dents ; ils disloquèrent ceux qui avaient déjà été broyés en rompant les nerfs de telle sorte que maintenant qu'ils sont guéris ils demeurent affreusement déformés... Il me restait deux ongles, ils les arrachèrent avec leurs dents et les dénudèrent jusqu'aux os.»

René Goupil est tué d'un coup de hache pour avoir fait le signe de la croix sur la tête d'un jeune Indien. Isaac Joques s'en tire cette fois. Quatre ans plus tard, de retour dans la Huronnie, il sera torturé à mort.

Plusieurs jésuites connaissent le même sort, outre Jogues et Goupil: Jean de Brébeuf, Gabriel Lalemant, Charles Garnier, Noël Chabanel, Jean de la Lande. Ils sont canonisés par l'Église en 1930. L'église des Saints-Martyrs-Canadiens, rue Père-Marquette, dans le quartier Montcalm, perpétue leur mémoire.

Les Iroquois ne s'en prennent pas qu'aux Hurons et aux jésuites. Les femmes de la colonie qui ont le malheur d'être capturées subissent le même sort. Dans les Relations des jésuites de 1651, Paul Ragueneau raconte, avec un luxe de détails scabreux, le martyre de Catherine Mercier capturée près de Ville-Marie (Montréal).

« Elle a été brûlée cruellement par ces barbares, écrit-il, après qu'ils lui eurent arraché les mamelles, qu'ils lui eurent coupé le nez et les oreilles et qu'ils eurent déchargé sur cette pauvre brebis innocente le poids de leur rage pour se venger de la mort de huit de leurs hommes.»

La croix et l'épée

Cruels et barbares, les Iroquois? Faut-il rappeler ici que les Européens pratiquaient depuis toujours, avec raffinement, la mise à mort sur les places publiques devant des foules hurlantes ; que l'Inquisition avait inventé, au nom de la vraie foi, le supplice de la question ; qu'en 1431, Jeanne d'Arc avait été brûlée vive sur la grande place de la bonne ville de Rouen et que les Français de la Révolution inventeront la guillotine pour aller plus vite?

Dans ses ouvrages qui font autorité, l'historienne métis Olive Patricia Dickason relève que, contrairement aux Européens, les premières nations du Canada ne torturent jamais les leurs. Ils s'en prennent aux ennemis seulement.

L'historien Jacques Lacoursière explique: « Pour les Iroquois, les missionnaires représentent une menace politique et culturelle. Ils propagent une religion qui détruit la leur et qui risque fort de modifier les bases mêmes de leur structure sociale. Ils incarnent l'impérialisme français.»

Georges Emery Sioui est un Huron-Wendat originaire de Lorette. Il est le premier Amérindien à avoir obtenu un doctorat en histoire d'une université québécoise (Laval). Sa thèse, « La civilisation wendat» , a été publiée en 1991.

Selon Georges Sioui, la civilisation européenne et chrétienne a, au XVIIe siècle, jeté sciemment « aux détritus de l'histoire» une civilisation amérindienne nord-américaine, la civilisation wendate, qui lui était supérieure à bien des égards. Il accuse les missionnaires, les jésuites en particulier, d'avoir fait le sale boulot et de s'être conduits comme des agents coloniaux de la France. Un historien iroquois aurait pu faire le même constat sévère.

Dès 1609, les Français s'allient aux Algonquins, aux Montagnais, aux Hurons et aux autres tribus indiennes vivant dans la vallée du Saint-Laurent. Cette union, d'abord et avant tout commerciale, sera la cause de 50 ans de guerres meurtrières.

L'historien Léo-Paul Desrosiers explique qu'en quelques années, les Cinq-Nations iroquoises réussissent à disperser ou anéantir non seulement les Hurons et les Neutres de la région des Grands Lacs, mais encore des groupes importants de race algonquine.

Les Hurons sont pourchassés par les Iroquois jusque sur l'île d'Orléans. Les rares survivants se mettent sous la protection des Français de Québec. Cela donnera plus tard la réserve de Lorette.

Pourtant, quelques années plus tôt, les Hurons étaient une puissance incontournable. Ils étaient deux fois plus nombreux que les Iroquois. Quelque 30 000 contre 16 000. Les Hollandais n'hésitent pas à fournir des armes à feu aux Iroquois en retour de fourrures, ce que les Français refuseront toujours à leurs alliés hurons et algonquins. De l'eau de vie, oui! Des fusils, jamais!

Seule l'arrivée en Nouvelle-France, en 1665, des 1200 soldats du régiment Carignan-Salières permet d'imposer aux Cinq-Nations une paix durable.

100 millions d'indiens

Quand les Européens débarquent au Nouveau Monde avec leurs armes, leurs missionnaires et leur soif insatiable d'or, d'épices rares et de fourrures précieuses, l'Amérique est densément peuplée, du Nord au Sud.

Les historiens parlent de 100 millions d'habitants dont 35 millions au Mexique seulement. Quelques décennies plus tard, ils seront à peine 10 millions. Le contact avec les Européens représente un choc mortel pour les Indiens. Bientôt, ils seront réduits à la mendicité et parqués comme du bétail dans des réserves.

Au Canada, à la même époque, deux millions d'Amérindiens se partagent le territoire. Ils parlent 52 langues aussi différentes les unes des autres que le français et le chinois. Cinquante-deux langues: cinquante-deux nations ou confédérations de nations. Ce qui fait dire à Olive P. Dickason qu'il n'y a pas deux peuples fondateurs au Canada mais bien 54.

Ces gens sont arrivés ici par le détroit de Béring au temps des grandes glaciations. D'autres viendront plus tard, toujours d'Asie, par bateau. Des milliers d'années avant Jésus-Christ, des tribus vivant de chasse et de pêche sillonnent déjà ce qui est aujourd'hui le territoire canadien.

Les plus nombreux s'installent dans le Nord-Ouest canadien. D'autres traversent le continent jusqu'à l'Atlantique.

Au moment où Champlain installe son poste de traite à Québec, un réseau commercial sophistiqué existe déjà entre nations indiennes. Un réseau qui marche très bien. Pas pour longtemps.

Des agriculteurs-commerçants

Les tribus de la confédération huronne sont regroupées entre le lac Simcoe et la baie Georgienne, sur un territoire de 2300 kilomètres carrés.

Au début du XVIIe siècle, les Hurons cultivent environ 2800 hectares de terre. On dit que, chez eux, il est plus facile de se perdre dans un champ de maïs que dans la forêt.

C'est le grenier des tribus du nord (Algonquins, Montagnais, etc.). Ils échangent du maïs, des haricots, des courges et du tabac pour de la viande de bois, des peaux et des fourrures.

Les Hurons ont la mainmise sur les routes commerciales régionales. La langue huronne est la « lingua franca» des réseaux de traite du nord.

Les Cinq-Nations iroquoises occupent pour leur part un vaste territoire dans l'État de New York, autour de la vallée de la rivière Hudson.

Chaque village iroquois est entouré de champs de maïs. Chaque nation iroquoise parle sa propre langue. La confédération iroquoise est présidée par 50 chefs représentant autant de tribus.

La société iroquoise est divisée en phratries et en clans. Ce sont les femmes qui cultivent la terre. Elles exercent une influence considérable. Elles ont le pouvoir de choisir les chefs et de les destituer. Les Iroquois pratiquent la torture et le cannibalisme en temps de guerre seulement. Une pratique venue du Sud.

Tous les autres peuples autochtones du Canada sont exclusivement des chasseurs et des cueilleurs.

L'indien généreux

Louise Côté, Louis Tardivel et Denis Vaugeois ont publié, en 1992, chez Boréal, un livre épatant sous le titre explicite: « L'Indien généreux - Ce que le monde doit aux Amériques» . Une fois n'est pas coutume, l'Europe et le reste du monde sont regardés à partir d'ici, c'est-à-dire à partir des premières nations autochtones.

Entre autres découvertes étonnantes, on apprend que les Amérindiens ont appris aux Européens à parler et à manger.

Selon les compilations de Louis Tardivel, les langues amérindiennes auraient donné quelque 200 mots au français moderne et autant à l'anglo-américain.

Le nombre de plantes et d'aliments venus des Amériques dont le monde ne pourrait plus se passer fait saliver: la patate, la tomate, le chocolat, le maïs, la cacahuète, le piment, le tabac, etc. Les trois cinquièmes des aliments cultivés aujourd'hui dans le monde seraient originaires des Amériques.

Denis Vaugeois écrit: « Le Nouveau Monde n'est pas l'Amérique, mais bel et bien celui qui est issu du contact, de la rencontre entre deux " vieux mondes ".»

Le sujet vous intéresse? Il faut lire: « Le mythe du sauvage» et « Les premières nations du Canada» , chez Septentrion, d'Olive P. Dickason ; « L'Indien généreux» , chez Boréal ; « Histoire populaire du Québec» , de Jacques Lacoursière; « Le Borial Express» .

LA SEMAINE PROCHAINE: D'Érik le Rouge à Jacques Cartier : la route du Nouveau Monde.


Le dimanche 23 mars 1997

 


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