Fleur-de-la-Prairie   -   Prairie Flower
Wahwahsekona
La Mère Algonquine de Katéri Tekakwitha

par
Norm Léveillée


English version

Il y a plusieurs oeuvres écrites au sujet de Katéri Tekakwitha. On l'avait surnommée "le Lys des Agniers" parcequ'elle était membre du Clan de la Torture de la tribu des Agniers (Mohawks) de la nation Iroquoise. Une grande bibliographie insiste sur sa filiation agnière, mais, nous retrouvons peu d'écrits sur sa mère algonquine qui fut elle aussi baptisée dans la religion catholique. La plupart des prières à Katéri ne mentionnent pas l'influence chrétienne algonquinne.

Je suis persuadé que la grande spiritualité de Tekakwitha est dûe d'abord à l'influence de la foi catholique de sa mère et ce, dès les quatre premières années de vie de Tekakwitha. Quel enfant de trois ou quatre ans qui voit régulièrement sa mère à genoux et en prières ne lui demanderait pas ce qu'elle fait ainsi à genoux? Je suis certain que la petite Kateri a, sans doute, demandé à sa mère ce qu'elle faisait là. Sinon, comment alors expliquer que Katéri ne fusse pas entièrement influencée par les coutumes agnières de cette époque, c'est à dire un mariage avec un garçon de son clan pour ensuite devenir une épouse fidèle et dévouée. Il est vrai que la vie mystique de Katéri lui fut en premier lieu insufflée par le Grand Esprit et plus tard enrichie et complétée par les Robes-Noires. Vers la fin de sa vie, elle a vécu dans le village catholique des Agniers, a fait sa première communion et finalement est morte là, à Kahnawaké. Mais, il y avait dans ce "village priant" des chétiens d'autres tribus aussi.

Je demande donc au lecteur de lire attentivement le texte suivant et décider ensuite par lui-même si mes avancés ont une certaine crédibilité.

Sa mère fut souvent nommée par d'autres auteurs Kahenta ou Kahontáke (Prairie). Moi, je préfère Fleur-de-la-Prairie du livre La Vie gracieuse de Catherine Tekakwitha1 par Juliette Laverne. Le mot algonquian "Pittaraski8ssi" , qui veut dire "Fleur de la terre" est peut-être le nom dans ce language de cette femme Algonquienne. Dans la langue Ojibway, Fleur-de-la-Prairie sera "Wahwahsekona".

Les auteurs contemporains de Tekakwitha, les Jésuites Claude Chauchetière et Pierre Cholenec ont écrit un petit mot sur la mère algonquine de Tekakwitha. Le Père Cholence dans la Préface et Livre Un de La vie de Catherine Tegakouita, Première Vierge Irokoise,2 a écrit:

...sa mère qui était Algonquine de nation, avait été baptisée et élevée parmi les Français, dans la ville des Trois-Rivières; elle y fut prise par les Irokois qui nous faisaient alors la guerre, et qui l'emmenèrent esclave dans leur pays; elley eu la vie, et peu de temps après elle fut mariée à un sauvage de la même nation dont elle eut deux enfants, un garçon et une fille qui est notre Catherine.

On rapporte de cette vertueuse femme comme autrefois du St homme Tobie, qu'elle conserva sa foie et la crainte de Dieu dans la captivité, qu'elle pria toujours jusqu'au dernier soupir de sa vie, mais elle n'eut ni le temps ni la consolation d'inspirer ses bons sentiments à ses deux enfants; et si elle avait eu la joie de les mettre au monde elle eut le regret d'en sortir elle-même sans avoir pu les faire baptiser, qui était son unique désir.

La petite vérole s'étant glissée parmi les Irokois et y ayant fait de grans ravages, elle fut enveloppée dans le malheur commun, laissant ses enfants en gas âge et incapables encore de se conduire: Elle pria celui qui en avait été le Créateur, de vouloir bien en être aussi le Père et de les prendre sous sa divine protection. Nous verrons dans la suite que Dieu exauça une si juste prière dans la personne de notre Catherine; car pour son frère, il fut enlevé dans la même maladie peu de temps après mère. Catherine en fut aussi attaqué, mais le Seigneur, qui l'avait choisi pour être un jour son épouse et pour fair éclater en elle les merveilles de sa grâce, la délivra de ce danger ...

Selon l'extrait que je viens de citer, sa mère, qui était Algonquine de nation, avait été baptisée et élevée parmi les Français, dans la ville des Trois-Rivières;. On peut affirmer qu'elle faisait partie de la Bande Algonquine Weskarini du Chef Carolus Pachirini. 3. La plupart des indiens de cette bande algonquine ont été baptisés à Montréal, et les autres aux Trois-Rivières. Ils se sont séparés des autres algonquins qui sont montés s'installer vers la Rivière Ottawa. La bande de Pachiniri, les Weskarini, a décidé de bâtir leur village aux Trois-Rivières, près du fort français. C'était une époque de guerre entre les Iroquois et les Algonquins. Quand l'ennemi venait attaquer le village, les femmes et les enfants pouvaient alors s'enfuir dans le fort pendant que les braves et les soldats combattaient l'ennemi.

Lors d'une attaque inattendue, aux environs de 1652-1653, les Agniers ont capturé plusiers algonquines et enfants. Ils ont aussi massacré plusieurs braves de même que des soldats qui défendaient le fort et le village indien des Weskarini, comme je l'ai mentionné dans

Une Litanie à Ma Cousine
et
Marie Mite8ameg8k8e Couc
La huitième arrière-grand'mère de cet auteur
.

Parmi ceux qui furent massacrés, il y avait Asababich, le mari de Mite8ameg8k8e et parmi ceux capturés par les Agniers, les deux enfants de Asababich et Mite8ameg8k8e ainsi que plusieurs indiennes et parmi elles, celle qui deviendra un jour la mère de Tekakwitha. La Vie Gracieuse de Catherine Tekakwitha1 de Juliette Lavergne est, selon moi, le livre qui décrit le mieux et de façon la plus exacte la vie de Fleur-de-la-Prairie. Pour ma part, je vais, soit résumer ou traduire certains extraits de ce beau document, en utilisant la belle langue française descriptive, dont s'est servi Juliette Lavergne, dans l'écriture de ce que je considère un petit chef-d'oeuvre. (7)

Prologue - Fleur-de-la-Prairie

Au premier chapitre, "Les fiançailes de l'Algonquine", l'auteur décrit l'attaque des Agniers aux Trois-Rivières. Plusieurs membres de la tribu Weskarini ont été massacrés by leurs ennemis les plus cruels, les Iroquois; je cite ce passage:

Une immense lueur d'incendie empourpra la forêt. Des clameurs de rage et de désespoir jaillirent de toutes parts puis se fondirent en de lugubres échos. Cette scène se passait près de l'endroit où nous admirons aujourd'hui la jolie ville des Trois-Rivières.

Un parti d'Iroquois voulant venger la mort de l'un des siens venait de terminer sa triste expédition. Beaucoup plus nombreaux que les Algonquins de la tribu vaincue, tombant à l'improviste sur un groupement paisible et sans défiance, ils avaient eu la partie belle et la victoire facile.

Maintenant, ils s'éloignaient traînant à leur suite quelques captifs ménagés à dessein pour les tortures et la mort, cruelle entre toutes, réservée aux vaincus. C'était là une jouissance toujours nouvelle pour le parti vainqueur.

...Une lune claire dans l'air limpide et froid vint jeter sur les décombres un reflect argenté. Sur ce fond de lumineuse blancheur une silhouette vigoureuse se dress soudain. C'était un jeune chef sauvage. Un diadème orné de plumes multicolores encerclait sa tête. De nombreuses chevelures pendaient comme des loques sanglantes autour de sa taille nue. Croisant les bras il regarda pensif le lugubre spectacle offert à sa vue. On aurait dit une superbe statue de bronze tant étaient grandes l'impassibilité et l'immobilité de l'Indien. Puis d'un geste lent il reprit sa hache et son tomahawk. Avec une souplesse féline il se glissa sans bruit à travers les décombres jusqu'à un endroit où quelques corps mutilés gisaient... Sans doute ceux-ci l'intéressaient d'une façon particulière car se penchant avec prudence, il les examina attentivement. Tout à coup il se releva avec un sourir satisfait; sa vengeance était là... Un autre l'avait tué, il est vrai, mais peu importait en somme puisque l'ennemi était massacré... La rancune satisfiate, la haine triomphante...

Un faible gémissement le tira brusquement de son orgueilleuse rêverie. Le chef se retourna étonné. Une femme, une jeune fille plutôt, venait de se glisser près du cadavre. Elle pleurait, enlaçant le mort qui lui était cher. Insensible à toute autre chose que sa douleur, elle semblait ignorer la dangereuse présence de l'Iroquois.

Le chef regarda cette femme avec une indicible surprise et puis ensuite à nouveau le cadacre mutilé... La jeune fille, fot belle, ne lui était pas inconnue. Déjà il l'avait vue au hasard d'expéditions de chasse ou de guerre. Il en avait gardé un souvenir charmé. Il venait de découvrir --- et avec quel saisissement --- le lien de parenté qui unissait sans aucun doute possible cet homme mort et cette femme en larmes. Ils étaient frère et soeur.

L'Indien avait gardé son impassibilité apparente. Hésitant et troublé au fond, il regardait la scène douloureuse... Un sentiment ignoré jusque là émouvait son coeur d'acier. Il se rapprocha sans bruit et saisissait le bras de l'Algonquine, il la releva doucement.

"Viens, dit-il, je suis le Cerf. Il te faut me suivre. Tu m'appartiens. Viens."
La sauvagesse leva sur lui de grands yeux noyés de larmes:
"Je n'avais plus que lui et les tiens l'ont tué!"
"Et ceux de ta race, répliqua avec amertume le Cerf, ont massacré le grand chef, mon père!... Allons, viens, tu vois que tu es seule ici, tu m'appartiens."
Elle eut un fréissement de craite et d'horreur!
"Tue-moi, chef, je ne veux point te servir!"

Étonné de plus en plus, l'Indien regardait cette belle jeune fille qui osait traiter d'égal à égal avec lui, le vainqueur... Le fait était nouveau.

Le Cerf fixa longuement sur l'Algonquine son regard profond. Il y avait de la curiosité et une sorte d'émotion dans ce regard. Non, cette femme ne serait pas l'humble esclave durement traitée par son ravisseur. Elle serait sa compagne. Elle aurait droit aux privilèges des épouses iroquoises. Sa femme? Il avait le pouvoir de l'exiger. Qu'est-ce alors, qui empêchait l'Indien de bondir sur sa proie, de l'entraîner malgré ses cris, de la tuer si elle lui résistait?

A son tour, surprise de ce long silence l'Algonquine leva les yeux.

Sans doute, devina-t-elle un peu ce qui se passait dans l'âme du farouche guerrier ca lorsque froidement, mais sans dureté il lui répéta l'ordre de le suivre, elle obéit après avoir une dernière fois étreint, en sanglotant, le corps de son malheureux frère.

Quelques jours après, le Cerf arrivait chez lui, suiva de sa captive. Avec orgueil il montra aux jeunes de la tribu les sanglants trophées de sa victoire. Aux anciens, gravement assis autour du feu, il narra ses exploits d'un ton modeste. Tel était le caractère d'un chef jeune et valeureux: s'exaltant devant ses égaux, intraitable avec l'ennemi, humble et déférent aurpès des Anciens.

La nuit venait. L'Algonquine, agenouillée devant la cabane du Cerf, priait.
Pendant le voyage elle n'avait que rarement adressé la parole à son compagnon.
Perdue dans sa rêverie douloureuse, sans doute oubliait-elle la tristesse de son propre sort, en évoquant les scènes d'horreur qu'elle venait de vivre.
Or, en retrant le Cerf la vit agenouillée.

Que fais-tu là? demanda-t-il ne comprenant rien à ce geste étrange. N'as-tu pas apprêté le repas du soir?

Toute la fierté de la belle race algonquine éclata dans le regard de la jeune fille:

Chef, dit-elle, j'ai prié le Grand-Esprit car je suis chrétienne et j'ai écouté la Robe Noire. Mon frère peut me tuer s'il le veut, je ne serai point son esclave et ne servirai pas comme d'autres captives le font... Le Cerf a compris?
Ma soeur peut être tranquille, si elle le veut, elle ne sera point mon esclave mais ma femme.

Alors, sans un mot, l'Indienne entra dans la cabane.
Près de l'entrée le Cerf fumait distraitement, le regard perdu au loin. Que se passait-il dans l'âme de ce primitif? Ces enfants des bois, aux dires des missionnaires, étaient capables de haïr avec une férocité inouïe et cependant ils trouvaient en eux des réserves étonnantes d'amour et de dévouement.

...Cette jeune fille qui tantôt allair devenir sa compagne de vie, cette jeune fille avait une noblesse d'attitude, une fierté de paroles qui allait bien à sa propre nature à lui. Mais qu'est-ce qui inspirait à l'Algonquine une conduite si différente de celle des autres Indiennes? ...

Lorsque, un à une, les feux de chaque cabane furent éteints, lorsque le grand silence et l'ombre de la nuit enveloppèrent de calme et de mystère la bourgade endormie, à son tour, le Cerf pénétra dans la cabane.
Alors, la jeune fille vint à lui et lui offrit la sagamité. C'était un mets fort apprécié des sauvages et l'une des choses que les futures épouses donnaient à leur compagnon de demain...

Ensemble ils prirent le repas du soir et c'est ainsi que se passa la veillée des fiançailles de l'Algonquine chrétienne et du chef iroquois, le Cerf, guerrier réputé déjà parme les siens.

Au Chapitre II, l'auteur décrit Bonheur et Nostalige.

Trois saisons étaient passées depuis les évènements dont nous venons de parler.

Le Cerf habitait une cabane construite d'après le modèle ordinaire des habitations indiennes, le plus souvent sises au centre de vastes clairières. Là se posait pour un temps limité un groupement de quelques famillies ou la tribu entière... Les cabanes se transportaient d'un endroit à l'autre au gré de leurs capricieux habitants ou, tout simplement abandonnées4, étaient au loin remplacées par d'autres aussi rapidement construites et également rudimentaires. La cabane occupée par le Cerf était la plus rapprochée de la forêt, dont le jeune chef recherchait avec plaisir le voisinage.
Dans les bois touffus et mystérieux l'Indien trouvait l'ombre et la grande tranquilité de l'absolue solitude, le gibier au besoin, l'appel du lointain, parfois des rencontres imprévues et sanglantes mais aussi des retours triomphant et le plaisir, cher entre tous, de suspendre, devant sa cabane, les chevelures fraîchement couplées des vaincus.
... Et de ces choses le Cerf composait son entourage et sa vie. Mais depuis son mariage il aimait aussi et peut-être au-dessus de tout, Fleur-de-la-Prairie. L'Algonquine, de son côté, s'attachait à celui qui la traitait comme une épouse chère...
Depuis que le Cerf vivait auprès de sa captive d'hier, un monde de sentiments nouveaux agitait son âme. Inconsciemment l'Indien admirait l'Algonquine chrétienne. Capable de haïr sans trouble, de massacrer sans pitié, il comprenait avec étonnement qu'il pouvait protéger, condescendre et beaucoup aimer...

La jeune femme sentait bien l'affection profonde que lui portait le Cerf... Mais la pauvre Algonquine regrettait encore sa jolie bourgade, sa belle et majesteuse forêt à elle, l'eau immense et fougueuse qui chantait et bondissait auprès de sa cabane. Elle pleurait, en secret, les siens massacrés, sa vaillante tribu humiliée et vaincue.

Un mal mystérieux semblait peu à peu s'attaquer à la vaillance de la fille des bois. Une ombre de mélancolie et de fatigue cernait les beaux yeux de Fleur-de-la-Prairie. Elle semblait plus lointaine, sa démarche était moins vive, elle ne recherchait plus la société joyeuse des jeunes femmes de la tribu.

Au Chapitre III, Un rival dangereux, Juliette Laverne décrit la rivalité violente entre les amis d'hier l'Aile-de-Corbeau, un autre jeune brave du clan de la Tortue, et le Cerf. Ils étaient amis depuis longtemps. La rivalité a été causée par une vente malhonnête de fourrures par l'Aile-de-Corbeau. Le Cerf a réprimandé son ami d'avoir été malhonnête. Son ami n'a pas aimé cela du tout. Fleur-de-la-Prairie s'est rendu compte à plusieurs occasions que l'Aile-de-Corbeau regardait son mari avec un oeil malveillant. Elle a prié le Grand-Esprit en lui demandant son aide enfin de résoudre le conflit.

Au Chapitre IV, Feuille-Qui-Tremble, l'auteur décrit une femme qui est très veille et infirme. Selon plusieurs gens de son village, elle était sorcière. L'Agonquine chrétienne s'occupait d'elle et lui parlait du Grand-Esprit. La vielle Indienne avait aidé Fleur-de-la-Prairie quand celle-ci est rentrée au village comme captive. La jeune Indienne chrétienne n'a jamais oublié ce que cette ancienne a fait pour elle. L'Aile-de-Corbeau venait souvent visiter Feuille-Qui-Tremble en lui demandant ses conseils et ses prédictions de ce qu'il fera à la chasse et à la pêche.

Au Chapitre V, dans Le Terrible Combat la rivalité se développa entre les deux jeunes braves. Feuille-Qui-Tremble, l'Ancienne Indienne qui était devenue l'amie de Fleur-de-la-Prairie et qui avait appris, de son amie, que le Grand-Esprit avait envoyé son fils pour sauver le peuple, s'est rendue compte que l'Aile-de-Corbeau devenait perturbé. À son arrivé de la chasse, il était tout agité. Il avait demandé à la sorcière de prédire ce que sera la fin du combat entre le Cerf et lui-même. La vieille Indienne lui a répondu qu'elle ne voulait plus entendre les mauvais mots qu'il disait de son autre fils "adoptif", le jeune Cerf. Elle ne voulait plus être considérée comme sorcière. Elle avait trouvé la paix à cause des paroles du Grand-Esprit que lui avait été enseignées l'Algonquine chrétienne, sa jeune amie, qui avait été instruite par les Robes-Noires. Fatigué de son sermon, Aile-de-Corbeau s'attaqua alors à l'Ancienne. Le Cerf, en revenant lui-aussi de la chasse, a entendu les cries de la vieille Indienne et est entré tout bouleversé dans la cabane. Il a séparé l'agresseur de Feuille-Qui-Tremble et a commencé à se battre avec son nouvel ennemi.

...La Feuille-Qui-Tremble, lorsque celle-ci, réunissant tou ce qu'elle pouvait de force et d'énergie, se traîna auprès des combattants qui maitenant se roulaient sur le sol, et dans un suprême sursaut de courage, se jetant soudain sur l'Aile-de-Corbeau, enfonça ses ongles aigus dans les yeux déjà ensanglantés du chef.
Une clameur de rage et de douleur, un cri de triomphe, un dernier souffle... et le drame était fini.
La Feuille-Qui-Tremble venait d'expirer mais elle avait sauvé deux vies. Le Cerf, d'un geste lent, scalpe maintenant la tête meurtrie de son rival...
Bien des saisons ont tout à tour enneigé ou revêtu de feuillage nouveau et de verdue fraîche la terre américaine.
La tribu dont le Cert est maintenant le chef incontesté a posé après de capricieux va-et-vient le groupment des cabanes dans un nouvel endroit plus à son gré. Depuis les tragiques événements dont nous venons de parler rien n'a altéré le bonheur du Cerf et de l'Algonquine. Cependant quelque chose s'est ajouté à leur vie heureuse. Nous retrouvons Fleur-de-la-Prairie empressée au travail comme jadis, mais sur son épaule repose la tête d'un poupon endorme et qu'à la manière indienne elle porte sur son dos tout en vaquant à ses occupations habituelles. Non loin d'elle une toute petite fille (de quatre ans) essaye gravement d'enfiler les perles d'un commencement de collier!

Le Chapitre VI nous raconte La Dernière Épreuve

Mais Dieu a ses desseins sur nous tous. Tandis que le ménage heureux s'égayait de la présence des deux enfants, un coup terrible allair être porté à la tribu entière, la décimant et atteignant aussi Fleur-de-la-Prairie, le Cerf et le mignon poupon...

Cette année de 1660, une épidémie de petite vérole fit d'affreux ravages chez les Indiens. Impuissants à la combattre, ignorant jusqu'aux mondres soucis d'hygiène et ne possédant pas dans leurs rudimentaires connaissances médicales le moyen de vaincre la terrible maladie, ils succombaient par centaines et la contagion ne cessait de propager le mail jusque dans les cantons voisins.

Fleur-de-la-Prairie prodigua autour d'elle ses soins et son dévouement. Elle était bonne et rien n'avait altéré sa foi de chrétienne fervente. Elle consolait, elle apaisait, souvent sur ses lèvres revenait le nom sacré du Grand-Esprit.

Une soir, en entrant chez lui, le Cerf sentit qu'il était atteint à son tour. L'Algonquine veilla avec angoisse auprès du chef. De longs jours passèrent, remplis d'alternatives de crainte et d'espoir. Peu à peu la pauvre Fleur-de-la-Prairie sentit ses forces l'abandonner. Lorsque le Cerf mourut elle dut se traîner auprès de lui pour les suprêmes adieux. Elle eut juste le temps de verser un peu d'eau sur le front du mourant.

Épuisée par le chagrin et la maladie, elle tomba sur le corps du grand chef dont elle venait de faire un chrétien. Fleur-de-la-Prairie retrouvait là-haut pour ne plus en être séparée jamais celui qui l'avait tant aimée et son dernier-né, mort la veille, sans qu'elle l'ait su, chez une femme qui l'avait par pitié recueilli et soigné.

A côté de ses parents endormis de l'éternel sommeil, une pauvre petite fille gémissait, bien malade elle aussi et maintenant seule, abandonnée de tous ici-bas.

L'auteur raconte, d'un milieu indien, la vie de Tekakwitha en la divisant en deux parties bien distinctes: la première partie nous relate la vie de "Tekakwitha chez les Mohawks" à Caughnawaga, dans la ville modern de Fonda, N.Y.; la deuxième partie nous décrit "Tekakwitha à la Prairie" dans la réserve de Caughnawaga, "Kahnawaké" près de Montréal. La vie de Kateri nous a aussi été racontée par autres auteurs avant ce livre écrit par Juliette Lavergne.

Première Partie - Tekakwitha chez les Mohawks

Chapitre I "Seule...!"

De longues heures s'étaient écoulées depuis les tragiques événements racontés au chapitre précédent. La pauvre petite Indienne était toujours seule auprès des deux cadavres. Longtemps elle avait pleuré, essayant d'éveiller sa maman si profondément endormie. En vain elle avait appelé son père, le grand chef aussi tendre avec son enfant que terrible envers ses ennemis. Mais le Cerf et sa vaillante compagne avaient toujours le même étrange sommeil. Rien ne changeait en leur attitude rigide... Alors une sorte de stupeur, une angoise sans nom accablèrent l'enfant. Merveilleusement intelligente, elle n'avait que quatre ans cependant, elle compri le grand mystère de ce sommeil sans réveil... Se souvenant de ce que lui avait dit sa maman de l'au-delà où s'en vont ceux qui ne vivent plus sur la terre, elle joignit ses pauvres petites mains brûlantes de fièvre en levant ses yeux baignés de larmes du côté du ciel rayonnant d'étoiles. Puis n'en pouvant plus de chagrin et de fatigue, elle finit par s'endormir, la tête appuyée sur celle de Fleur-de-la-Prairie. (L'accent mis par le rédacteur. NAL)

Elle s'éveilla aux premières leueurs de l'aube. On allait et venait, on parlait autour d'elle. L'enfant était maintenant trop souffrante et trop faible pour s'agiter ou crier. Elle regardait vaguement les quelques personnes qui venaient d'entrer dans la cabane. Trois ou quatre femmes s'empressaient avec larmes et grands gestes auprès de Fleur-de-la-Prairie.

Sans doute procédaient-elles à la dernière toilette de la jeune femme. En effet, suivant la coutume indienne, elles enduisaient d'une substance grasse le visage et les longs cheveux de l'Algonquine. Elles la parèrent ensuite de colliers et de bracelets muliticolores. Enfin, elles enveloppèrent le corps dans une peau de bête soigneusement préparée à cet effet.

Pendant ce temps, un petit groupe d'Indiens échangeaient à voix basse leurs impressions auprès de la couche funèbre du Cerf.

Ils semblaient vivement affectés. Certes, la mort avait déjà creusé des vides profonds dans leurs rangs valeureux. Mais qui donc pourrait jamais remplacer un chef aussi habile, aussi audacieux que le Cerf dont le renom de bravoure s'étendait même jusqu'aux tribus les plus éloignés de la leur...?

Tandis que les éloges les plus sincères tombaient comme de lentes et mélancoliques litanies de lèvres quasi fraternelles, seul, un homme avait gardé le silence. D'une stature imposante, l'air impassible, il regardait sans un mot, sans un mouvement, le visage redevenu calme et beau du jeune guerrier... Autour de cet homme si absorbé dans sa contemplation, on semblait vouloir respecter une grande douleur muette et hautainement dissumulée à la façon indienne. En effet, la douleur qu'éprouvait le silencieux visiteur était profonde, et il se résignait mal à voir s'en aller avec le jeune chef tous ses espoirs et sa fierté, la grande affection de sa vie... Un faible gémissement l'arracha à sa rêverie douloureuse. D'un geste impérieux, il fit signe d'enlever les cadavres et désigna l'endroit où, dans la forêt, allaient reposer à jamais le Cerf et sa douce compagne, Fleur-de-la-Prairie.

Puis, sans se retourner, il sortit emportant dans ses bras la petite orpheline toute grelottante sous sa couverte.

C'était l'oncle du Cerf, qui, sans autre formalité, adoptait l'orpheline.

Chapitre II "Une Vie Nouvelle"

Cet homme, très considéré dans la tribu, répondait au surnom de Grand-Loup. Coureur infatigable, d'une vivacité et d'une légèreté incroyables à la course, il avait gardé dans un âge assez avancé ses dons de chasseur et de guerrier invincible. Il n'avait point d'enfant. Aussi était-il doublement attaché à son neveu, lequel s'était toujours montré attentionné et déférent envers lui. Deux raisons le portèrent à prendre chez lui la fille du Cerf; l'affection pour celui-ci d'abord, l'intérêt ensuite. Car, il faut bien l'avouer, l'absolu désintéressement est chose fort rare... et nos frères indiens ne nous étaient point supérieurs en cela... Une fille était fort appréciée chez les Iroquois. "Les femmes et les filles, écrit l'un des biographes de Tekakwitha (Le Père Lecompte, s.j.), sont les plus grandes ressources d'une famille indienne. A elles, toute la sollicitude des soins domestiques, les travaux les plus pénibles. La part de l'homme, c'est la guerre, la chasse ou la pêche. Le reste du temps, il le passe à fumer, causer avec les amis, à jouer, boire, manger et dormir". Les femmes ont donc fort à faire, car, à part les besognes domestiques, elles doivent s'acquitter de tâches assez pénibles. Elles vont même souvent chercher les bêtes tuées par leur père, frère ou mari. Elles les traînent si elles sont trop lourdes, les chargent sur leurs épaules si elles sont légères. Ensuite, elles les dépoullent de leur peau, qu'elles apprêtent pour la vente. Elles font cuire les viandes et font encore avec les os de menus objets d'ornement ou d'utilité.

En outre, contrairement aux usages chez les blancs, c'est le mari indien qui suit la femme dans sa famille, et non pas l'épouse chez l'époux.

Le mariage, dit l'auteur cité plus haut, est tout au profit de la famille de l'épouse. C'est un chasseur et un guerrier de plus qui arrive. Les parents âgés le regardent, avec raison, comme une ressource assurée pour leurs vieux jours et, s'il est brave guerrier, comme un reflect de gloire sur leur famille.

Pour toutes ces considérations la petite fille fut donc bien accueillie par ses deux tantes, les deux soeurs, dont l'une était la femme du Grand-Loup.

On soigna bien l'enfant et lorsque vint le printemps la convalescente put sortir de la cabane, revoir la forêt américaine et les beaux arbres bourgeonnants. Avec gentillesse les petites voisines invitèrent la nouvelle arrivée à se joindre à elles pour chanter et jouer. Celle-ci accepta avec plaisir, car elle était fort aimable et rieuse. Mais elle supportait difficilement la lumière du jour; elle restait frêle et toute frileuse. Un jour, l'une des petites Indiennes lui dit en riant:

---Mets bien ta couverte sur tes yeux; sans cela tu vas te faire prendre au jeu comme l'on prend un hibou au soleil!

Malice à part, l'idée sembla bonne à l'enfant, car on ne la vit plus guère sans sa couverte, ouvrage bien soigneusement fait par Fleur-de-la-Prairie pour sa chère petite fille.

Et les jours passaient, et notre héroine grandissait, intelligente et vive, habile dans tous les genres de travaux manuels exécutés habituellement par les femmes indiennes. Cependant elle était de santé délicate encore, et sa vue basse lui donnait une démarche un peu hésitante. On l'appela dès ce moments Tekakwitha ou Tegakouita, ce qui veut dire en langue iroquoise: "celle qui s'avance cherchant devant elle". Elle garda ce nom jusqu'à son baptême, ce qui arriva beaucoup plus tard.

Chose bien rare chez les sauvages, Tekakwitha aimait s'isoler, demeurer de longues heures dans la cabane. Là, elle travaillait, et ses ouvrages faisaient l'admiration de ses tantes. Elle chantait, et l'on s'arrêtait volontiers pour écouter la jolie voix douce; mais l'on ne comprenait guère les mots des étranges chansons de la fillette. C'est que celle-ci avait gardé le souvenir de quelques cantiques chantés par Fleur-de-la-Prairie... Dieu permettait que ces choses reviennent à la mémoire de Tekakwitha. (Réd)

Elle prit l'habitude de penser longuement à sa vie d'autrefois, auprès de sa chère maman... Peu à peu, elle retrouva d'autres précieux souvenirs. Si bien que seule, sans missionaire auprès d'elle, sans aucun guide pour lui apprendre les choses sacrées, l'enfant, d'elle-même, priait, aimait, réfléchissait... Elle était chrétienne fervent bien avant que l'eau du baptême eût coulé sur son front. (Réd.)

---Mais que fais-tu donc là en la cabane, Tekakwitha? demandaient parfois les tantes, ne comprenant rien à ces goûts de solitude et de silence chez une fille indienne.

A quoi celle-ci répondait fort gracieusement:

---Je travaile et mon esprit voit de belles choses. Ma mère désire-t-elle que je vienne?

Car elle obéissait toujours avec grâce et empressement. Mais comme l'ouvrage se faisait d'admirable façon dans la cabane et que cela simplifiat et écoutait beaucoup la besogne des tantes... on la laissait agir à son gré... et très volontiers.

Et c'est ainsi que Dieu très grand des Robes-Noires s'inclinait vers l'enfant des bois, parlait Lui-même à son coeur et la préparait à devenir l'exquise Fleur de la Mohawk, l'admirable petite Iroquoise dont la vie est étudiée en ce moment à Rome en vue d'une béatification sans doute prochaine. (1935, Réd.)

Chapitre III "Un Complot">

Suivant une coutume assez curieuse en pays iroquois, lorsque Tekakwitha eut atteint sa huitième année, on la fiança à un petit garçon de son âge. Elle ne comprit pas grand'chose à ces fiançailles étranges. Elle crut, ainsi du reste que son jeune compagnon, qu'il s'agissait là d'une sorte de jeu bizarre. Elle continue sa vie de fillette comme si rien ne l'engageait désormais à une vie nouvelle. Et les années passèrent. La petite promise sans le savoir avait entendu parler des captifs algonquins ou hurons amenés dans la tribu par des guerriers iroquois. Ceux-ci, chrétiens, avaient volontiers éclairé l'enfant sur beaucoup de choses. Si bien qu'elle ne rêvait plus que vie toute consacrée à la prière, au travail, à la solitude. Elle se promit de refuser les offres de mariage qu'on lui proposerait.

Mais les tantes avaient beaucoup causé avec les parentes, les amies, les voisines. On vantait l'esprit de travail, la grâce, l'humeur complaisante de Tekakwitha. La petite vérole avait laissé des traces ici et là sur son viages, il est vrai. Mais en revanche, elle était fort bien faite. "Puis ajoutaient certaines femmes d'expérience, que ne lui mettez-vous de la couleur au visage? Elle ne porte ni colliers, ni bracelets. Qu'elle orne sa tête et rejette parfois sa couverte."

---Le Renard, assura une ancienne, a bien parlé de Tekakwitha et je l'ai entendu. C'est un jeune guerrier très estimé déjà des Anciens. Il est d'âge à prendre femme.

---Le Renard! s'exlamèrent les tantes, ne se tenant pas de joie! Mais qu'il vienne! Nous lui donnerons Tekakwitha, car son fiancé d'enfance est mort depuis quelque temps déjâ. Nous sommes âgés maintenant à la cabane. Il faut établir vite notre nièce!

Enchantée du rôle qu'on lui offrait de jouer, l'ancienne assura qu'elle parlerait au Renard et que sans doute il ne tarderait pas à venir demander Tekakwitha en mariage.

Avec de petits airs mystérieux, on prépara de part et d'autre la grande entrevue des deux jeunes gens.

Le Renard songea à offrir de riches cadeaux à Tekakwitha, à l'oncle et aux tantes. Il prépara avec plaisir ce qu'il y avait de mieux pour charmer les yeux de sa fiancée. Plumes, fourrures, tatouage, armes... voilà ce qui donnait alors de l'élégance et de l'attrait à un promis indien!

Chapitre IV "La Fuite Dans La Nuit"

Il y avait, non loin de la bourgade où vivait Tekakwitha, une jolie source, qui sortait limpide et chantante de dessous un vieux tronc d'arbre enveloppé et velouté de mousse.

Cette source existe encore aujourd'hui "et, dit le Père Lecommpte, le savant biographe de la vierge iroquoise, la légende l'a baptisée du nom gracieux de "Tekakwitha's Spring".


Cette gravure représente Tekakwitha dans son attitude de prière au pied de la croix et la compare au lis des champs.6

Chaque matin --- et cela pendant environ neuf années --- la jeune fille vint y puiser. Elle s'arrêtait parfois, et s'appuyant sur l'un des arbres de l'immense forêt, elle joignait les mains et priait, regardant, pensive, le ciel. Car Tekakwitha apprenait seule Dieu, la vertu, toute la beauté de l'au-delà. Je dis seule, mais je me trompe. Personne ici-bas ne la catéchisait, mais Dieu parlat à l'âme candide de l'Iroquoise. Il permettait qu'elle n'oubliât rien des leçons maternelles... (Réd.) Il permettait encore qu'elle eût, sans aucun secours de la terre, de grandes lumières et un immense amour pour les choses sacrées. Si bien que l'enfant de la forêt, tout comme la mignonne Thérèse de Lisieux, "pensait", seule, silencieuse, celle-ci cachée sous les rideaux d'un blanc petit lit, l'autre enveloppée d'une couverte brodée de perles de bois ou de coquillage, près d'une source qui chante et sous les arbres d'une forêt quasi déserte.

Quelquefois elle rencontrait de jeunes Indiens qui s'occupaient guère de cette "squaw" toujours à demi voilée de sa couverte à cause de la faiblesse persistante de sa vue. Bien peu la saluaient amicalement. Le Renard et deux ou trois autres jeunes sauvages ayant des relations d'amitié ou de bon voisinage avec la famille de Tekakwitha avaient naturellment remarqué l'activité de l'Iroquoise, sa complaisance gracieuse et infatigable, qualités plutôt rares chez les femmes indiennes, lesquelles travaillaient lorsqu'elles y étaient forcées, mais préféraient de beaucoup aux besognes ménagères les causeries au dehors de la cabane, les bruyantes parties de plaisir avec chants, cris et danses.

Tekakwitha était envers tous très aimable et, dit-on, "volontiers rieuse". Mais, aussi bien avec les femmes qu'avec les hommes, sans arrière-pensée, elle demeurait sage et réservée.

La connaissant peu, on avait pu croire qu'elle accueillerait volontiers les avances d'un fiancé.

Le Renard était enchanté de rentrer dans l'une des familles les plus estimées de la tribu et d'avoir bientôt une compagne de vie laborieuse et d'humeur agréable. Il ne doutait pas d'être accueilli avec beaucoup d'empressement, car il était fort beau, brave et habile, redouté par l'ennemi.

Le grand jour arriva enfin.

Or donc, le matin à bonne heure, Tekakwitha, suivant son habitude, vint puiser de l'eau à la jolie fontaine. Elle pria longuement et elle pense tout à coup que jamais elle ne voudrait changer pour un autre genre d'existence sa vie de prière, d'humble dévouement aux siens, de travaux durs mais accomplis sans aucun murmure, filialement soumise au Grand-Esprit qui lui demandait cela...

Alors elle se sentit comme baignée dans une grande joie mystérieuse. Elle rentra dans la cabane, paisible et pourtant si rayonnante que l'une de ses tantes fut frappée et naturellement fort intriguée. Curieuse comme toutes les femmes indiennes, elle pressa sa nièce de questions. Mais Tekakwitha ne voulut pas livrer son cher secret. Elle répondit gentiment que le printemps était beau, que les oiseaux et la source chantaient tout ensemble et qu'elle aussi, elle chanterait volontiers le long du jour. Et ce disant, elle se mit à travailler en chantant à mi-voix les cantiques que sa mère lui avait appris. (Réd.)

Enchantée, la tante battit des mains et regarda avec bonne humeur l'oncle et l'autre tante, qui souriaient aussi avec des mines absolument satisfaites.

Le soir vint, apaisant l'animation de la bourgade, éteignant peu à peu les feux devant les cabanes, rendant de plus en plus sombre et silencieuse la forêt. Chez Tekakwitha, on terminait sans hâte, tout en causant, le repas du soir. Une bûche achevait de brûler au milieu de la cabane. Elle éclairait encore le groupe familial de joyeux et sautillants reflets.

Tout à coup, le Renard entra souriant et empressé. On lui fit place auprès du foyer. Et, comme par hasard, il se trouva à côté de la jeune fille, laquelle n'y fit point attention, tant elle avait l'esprit à autre chose.

La causerie fut pleine de cordialité et d'intérêt, du moins pour les principaux intéressés.

Distraitement, Tekakwitha répondait en souriant sans plus.

Puis, comme si de rien n'était, l'une des tantes pria sa nièce d'offrir quelques mets à leur distinué visiteur...

Alors, comme un éclair, une pensée traversa l'esprit de la jeune Iroquoise, l'effrayant, la bouleversant. Cet homme assis près d'elle, c'était un fiancé. L'offre du mets, c'était l'acceptation du mari. La formalité était simple, et courte la cérémonie, mais les choses se faisaient ainsi chez les Indiens. Tantôt elle serait l'épouse du Renard. Elle n'appartiendrait donc pas seulement au Grand-Esprit, au Dieu des Robes-Noires, ainsi qu'elle avait résolu ce matin de le faire... Elle crut voir près d'elle le sourire de la chère et héroique Fleur-de-la-Prairie. (Réd.)

Sans un mot, sachant qu'on la forcerait à obéir, elle s'élança au dehors de la cabane et s'enfuit dans la forêt, au hasard, éperdue de crainte et de chagrin, seule, pauvre petite chrétienne dans l'obscurité de la nuit et la solitude de la forêt, plus seule encore, dans cette tribu de païens durs et indomptables qui ne comprenaient que ces deux choses dans la vie: le plaisir et la guerre.

Chapitre V "Sous La Garde de L'Aigle".

Après avoir couru ainsi longtemps, Tekakwitha n'en pouvait plus. Elle vint s'abattre à bout de souffle aux pieds d'un gigantisques Indien. L'Aigle la releva et la regarda avec surprise. Il lui demanda pourquoi elle se sauva ainsi dans la nuit. Elle lui réponda de ne pas la trahir. Elle lui expliqua ce qui lui est arrivé. Puis après avoir écouté attentivement, l'Aigle lui dit de se cacher dans sa cabane, sous un tas de peaux. Lui aussi, il entra dans la cabane.

Peu de temps après, le Renard, furieux et humilié, suivi des tantes, de l'oncle et toute une bande de curieux, vint demander à l'Aigle s'il a vu sa fiancée. L'Aigle lui montra des feuilles battues et leur dit d'aller de ce côté et que les Esprits guident leurs pas!

Il écouta... Les bruits de voix et de pas se perdirent au loin. Alors, se dirigeant vers le tas de peaux, il aida Tekakwitha à demi évanouie à sortir de sa cachette.

---Repose-toi, dit-il.

Il feignit de ne point écouter ses remerciements, mais il lui donna un peu de nourriture.

Encouragée par les bons soins de l'Aigle, la jeune Iroquoise lui conta son humble histoire. La candeur de Tekakwitha stupéfiait l'Indien. Il demeurait indécis, déconcerté.

Longuement, il réfléchit, puis avec lenteur, il prononça:

---Ma fille restera ici et reposera sans craint. L'Aigle va surveiller devant la cabane... Quand le soleil se lèvera, il faudra que Tekakwitha se cache encore ici. Mais l'Aigle est toujours écouté. Il parlera au Renard et aux parents...

Chapitre VI "Diplomatie"

À l'aube, le soleil écartant un rideau de nuages, Tekakwitha s'éveille enveloppée de rayons. La lumière entrait à flots par la porte, large ouverte, de la cabane. Assis sur un vieux tronc d'arbre, l'Aigle fumait, le regard perdu au loin. Un timide bonjour de son hôtesse le fit sourire...

Tekakwitha se laissa glisser aux genoux de l'Aigle.

Parle! Je t'en prie, parle, l'Aigle, implora-t-elle. Je veux retourner servir mon oncle et mes tantes, mais je ne veux pas être l'épouse du Renard ni d'un autre... je veux n'appartenir qu'au Grand-Esprit... Moi, j'ai vu que tu étais bon. Le Grand-Esprit aime ceux qui sont bons comme toi. J'ai confiance en toi, l'Aigle. Demande qu'on me garde comme avant. Nul ne refusera si c'est toi qui demandes!...

Secrètement flatté, l'Indien trouva que sa protégée aussi était douée d'une belle intelligence, puisqu'elle l'appréciat à sa juste valeur, lui, le redoutable vainqueur en tant de combats sanglants.

L'Aigle ne promet jamais, s'il ne peut tenir sa parole, prononça-t-il d'un ton grave. J'irai parler au chef, ancien de la tribu. Je ne te rendrai que si l'on jure de ne point te maltraiter...
Et je n'épouserai pas le Renard?
Le Renard! murmura l'Aigle... je verra à ce qu'il ne trouble pas la fille du Grand-Esprit... L'Aigle n'oublie jamais. Le Renard est mon ennemi...

Quelle merveille de diplomatie dut être ce discours prononcé par l'Aigle dans la cabane des vieux parents! Les Indiens étaient passés maîtres en l'art de la persuasion. Ils étaient fins et rusés, la plupart des chefs étaient doués d'une éloquence remarquable. On ne saurait assez admirer l'intelligence et la souplesse de celui qui parvient à dompter l'effroyable colère de la famille humiliée, déçue et complètement déroutée par la conduite, pour eux incompréhensible et mauvaise, de leur fille adoptive.

Quoi qu'il en soit, lorsque l'Aigle eut terminé son brillant plaidoyer, après s'être consultés, l'oncle et les tantes, étendant la main solennellement, promirent d'un commun accord de reprendre Tekakwitha et de la laisser libre...

...

On se quitta avec de grands témoignages d'amitié et d'estime de part et d'autre.

L'Aigle sentait se reveiller en lui de sommeillantes rancunes. Il était enchanté de voir le Renard, son ennemi, profondément humilié... en attendant mieux! Il était aussi heureux d'avoir gagné la cause de la jeune fille, qui lui plaisait beaucoup, quoique d'une façon fort peu habituelle aux Sauvages.

Le soir venu, fidèle à sa promesse, il vint chercher Tekakwitha... il la remit entre les mains des tantes bruyantes et empressées. Seule, l'oncle demeura figé en un mutisme boudeur.

Un long regard chargé de reconnaissance de la part de Tekakwitha parut impressioner beaucoup plus l'Aigle que les grands témoignages de gratitude des tantes. Il s'éloigna ayant aux lèvres un énigmatique sourire.

Chapitre VII "Algonquine"

Dès le lever du jour, Tekakwitha repret avec sa grâce et son calme habituels le travail quotidien. L'oncle demeurait froid et boudeur mais les tantes semblaient avoir oublié le pénible incident de la veille. Le Renard n'était pas dans la bourgade. Personne ne le rencontra plus, dans les environs. Tout était donc pour le mieux.

Et la vie continuait son cours paisible, une saison passe ainsi sans histoire. Mais, peu à peu, on revit le Renard. Des voisins, des parents réveillèrent des souvenirs endormis. On finit par trouver que l'on avait été faible à l'égard de cette jeune égarée de Tekakwitha. Au fait, était-elle insensée? Aimait-elle en secret ailleurs, sans en demander la permission? Il faudrait voir cela, par exemple, que cette orpheline recueillie par pure bonté fût aussi effrontée et hyprocrite! Ne voulait-elle que jouer la petite entêtée? On ne laisserait pas aller ainsi les choses avec cette orgueilleuse!

Et l'on se monta les uns les autres. Le vieux chef, souvent absent, se borna à donner ses ordres avec plus de dureté. Il ne daigna adresser la parole à la jeune fille que pour la blâmer ou la menacer. Celle-ci ne cessa pas, néanmoins, de lui témoigner une filiale soumission. Mais la merveille de méchanceté fut réalisée par les tantes et leurs amies. On chargea Tekakwitha des travaux les plus durs, les plus longs, les plus pénibles. Les jeunes filles de la bourgade se moquèrent d'elle à chaque rencontre. Les enfants même s'amusèrent à lui crier des injures et à lui lancer des pierres.

L'une des tantes lui causa un chagrin profond en lui reprochant le "sans mêlé" qui coulait dans ses veines.

--Fille de rien, dit-elle, tu n'es pas une varie Iroquoise. Tu as du sang de captive et de vaincue en toi. Tu n'es qu'une Algonquine, etnous avions humilié les tiens le jour où ta mère fut amenée ici par notre frère, le grand chef Cert-Agile!

Toute la fierté de l'Indienne et l'amour de l'enfant pour sa mère se révoltaient dans le coeur meurtri de Tekakwitha. Elle aurait voulu fermer ces lèvres cruelles qui l'injuriaient avec tant de haine et d'injustice.

Mais un rayon d'En-Haut, sans doute, mystérieux et doux, éclaira et réconforta la pauvre petite. Elle ne répondit rien. Elle pardonna. Elle continua à être serviable, laborieuse et aimante.

Décidément, on la crut faible d'esprit.

...

Mais le surnom resta à l'enfant de Fleur-de-la-Prairie, comme sa chère et sainte maman, elle ne fut plus pour tous que l'Algonquine!

Chapitre VIII "De Graves Événements"

En 1663, de graves événements inaugèrent une ère nouvelle au Canada. Ces événements eurent des répercussions profonds jusqu'au pays des Agniers. L'expédition de M. de Tracy délivra la colonie du péril iroquois.

...

Quatre ans après les graves événements et l'expédition de M. de Tracy, Tekakwitha a vu pour la première fois en 1667 les missionnaires. Elle n'avait que onze ans quand les Robes-Noires sont entrés dans sa bourgade.

> Les soldats français ravagèrent la forêt, brûlèrent les cabanes abandonnées, détruisirent les récoltes. Bref, les Iroquois comprirent que, cette fois, il fallait se soumettre au vainqueur avec sincérité et bonne volonté. Leurs parlementaires, ayant ramené avec eux les trois missionnaires mentionnés tantôt, furent accueillis avec de grands témoignages de joie. Tous entourèrent avec respect les missionnaires, leur demandant de les instruire et de demeurer désormais avec eux. Tekakwitha avait suivi avec anxiété les diverses phases de ces graves événements. Elle avait connu les angoisses de la fuite, la tristesse du retour dans un pays dévasté. Mais elle oubliait tout en écoutant la voix bénie des missionnaires qui, enfin, venaient lui parle de Dieu, de la Vierge, du ciel où reposait Fleur-de-la-Prairie.

Fait providentiel, les trois jours que passèrent les missionnaires à Gandaouagué, ils habitèrent la cabane même où demeurait Tekakwitha. Comme elle était la plus vaste et la plus spacieuse, on avait cru bon de demander à l'ancien Grand Chef de la bourgade d'offir l'hospitalité aux distingués visiteurs. L'oncle était fort hostile à tout changement de croyances pour sa nation. Mais il redoutait une autre guerre avec les "blancs". Il fallait absolument garder la paix avec les nouveaux arrivés en terre américaine; ils étaient devenus trop redoutables. Il consentit donc d'assez bonne grâce à "partager le feu du foyer" avec les Robes-Noires. Tekakwitha put donc écouter longuement les missionnaires. Elle les servit avec un respect, un zèle qui les surprirent et les touchèrent.

Aussi lorsqu'un prêtre vint s'établir définitivement dans la bourgade, le Père Jean Pierron, la jeune fille se proposa de suivre assidûment les exercices à la chapelle et, en secret, elle se prépara à demander le baptême, sans se douter des nouvelles épreuves terribles qui allaient fondre sur elle.

Chapitre IX "Près de la Chapelle..."

Le Père Pierron demeura trois ans à Kahnawaké, prêchant, consolant, baptisant. Il sut gagner le respect et l'affection de ses convertis. Quant aux autres habitants de la bourgade et des environs, ils venaient volontiers écouter la Robe-Noire. Intelligents et fort curieux, dès qu'ils n'étaient pas hostiles, les Iroquois ne demandaient pas mieux que de pouvoir entendre de beaux discours prononcés par un hôte de marque, et c'est ainsi qu'ils considéraient le missionnaire.

Tout d'abord, Tekakwitha passait et repassait comme une ombre légère autour de la petite chapelle. Craintive et timide, elle n'osait entrer. Elle écoutait les choses merveilleuses que disait le Père. Puis elle retournait paisible et recueillie à sa cabane, conservant tous ces souvenirs en son coeur comme le faisait la Vierge Marie au temps où Jésus vivait sur la terre. Peu à peu, elle s'enhardit et, se glissant avec les autres, elle prit l'habitude de suivre tous les exercises.

Un soir, en revenant de la chapelle, elle rencontra, non loin de là, l'Aigle dont elle remarqua l'air pensif.

Un discours entre Tekakwitha et l'Aigle s'ensuivit. Tekakwitha lui demanda si lui, un grand chef, avait écouté les paroles du missionnaire. L'Aigle lui répondit qu'un chef n'ait pas le temps de receuillir ces paroles. Tekakwitha, étonnée mais timide, lui posa la question:

--Comment, un homme intelligent comme l'Aigle ... ne comprend pas les choses si belles que dit le Père sur le Grand-Esprit?
...--Tekakwitha, ma soeur, il y a déjà deux fois que tu te trouves plus intelligente que moi. Car tu comprends toujours, toi, ce que l'Aigle ne comprend pas!
...--j'aime tant le Grand-Esprit et tout ce qui parle de Lui et je voudrais que tous l'entendent, surtout mon frère l'Aigle, si bon que le Grand-Esprit doit bien l'aimer, Lui qui aime tant ceux qui sont bons...

L'Aigle secoua la tête en silence et s'éloigna, de nouveau impassible. Sa haute silouette se perdit dans l'ombre de la forêt profonde.

Tekakwitha songea avec émotion que seul, peut-être parmi les siens, l'Aigle la comprenait et l'aimait. Elle joignit les mains et s'agenouilla quelques instants avant de rentrer. Elle priait avec ferveur...

Dieu devrait se charger Lui-même de parler au coeur du grand chef, car Tekakwitha eut beau prier, elle ne revit plus l'Aigle près de la chapelle.

Chapitre X "Après Trois Ans de Séjour"

Après trois ans de séjour à la mission Saint-Pierre de Kahnawaké, le Père Jean Pierron fut appelé à une autre mission ... celle de La Prairie sise sur les bords du Saint-Laurent et sous le vocable de Saint-François-Xavier.

Le Père François-Boniface lui succéda avec le même zèle et le même succès.

De nombreux convertis, sentant le besoin de vivre plus librement en chrétiens loin d'un voisinage de païens dangereux pour leur neuve ferveur, supplièrent le missionnaire de leur faciliter l'établissement auprès des ardents chrétiens de la Prairie. Le Père acquiesça volontiers à leur désir et les conduisit lui-même à Saint-François-Xavier, où l'on accueillit fraternellement ces exilés volontaires.

Leur départ excita la colère de l'oncle de Tekakwitha.

Fanatiquement attaché aux moeurs et aux coutumes de sa nation, l'Ancien était déjà fort contrarié des nombreuses conversions opérés autour de lui. Mais, cette fois, c'en était trop! On amoindrissait la réserve des guerriers et de pourvoyeurs de la bourgade en permettant cet exode de jeunes gens, d'hommes forts et courageux, pour un établissement lointain, chef des frères devenus indifférents au sort de leurs parents et amis de Kahnawaké.

Tekakwitha ressentit le contre-coup de la fureur du vieillard, sentiment du reste aussitôt partagé par les irascibles tantes!

On recommença à trouver quantité de prétextes pour gourmander la pauvre enfant. On la surchargea de besognes pénibles. On critiquait les moindres gestes de cette "Iroquoise manquée, de cette Algonquine bonne seulement pour marmotter d'inutiles paroles à son Grand-Esprit".

À tout cela, elle ne cessait de répondre par les plus gracieuses paroles et la plus aimable conduite.

Un événement imprévu devait cependant l'acheminer désormais de façon certaine vers la réalisation de son grand désir: être baptisée!

Elle s'infligea, un jour, en travaillant au dehors, une douloureuse blessure à un pied. Comme le Père missionnaire (Réd: Jacques de Lamberville, s.j., 1675) visitait toujours les malades, il vint voir Tekakwitha, forcée de demeurer en repos dans la cabane. En le voyant entrer, la jeune fille pleura de joie. Sans paraître songer à la présence auprès d'elle de deux ou trois voisines charitables venues pour la soigner et la distraire, elle ouvrit toute son âme au missionnaire. Et ce fut une page de "Légende dorée" qu'il crut entendre raconter par l'angélique enfant. Il connut la vie tout entière de Tekakwitha, sa vertu héroique, son espoir, ses souffrances, ses craintes. Il comprit que cette fille des bois était une privilégiée du ciel et peut-être déjà une âme de grande sainteté.

Le missionnaire l'encouragea à prier et l'assura qu'elle serait bientôt baptisée. Mais il songeait à la colère probable du terrible oncle.

--Ne craignez-vous pas un peu les vôtres? demanda-t-il. Aurez-vous la force de persévérer si vous devenez chrétienne malgré eux!...

--Je sais tout cela, mon Père, répondit fermement Tekakwitha. Mais soyez sans crainte ma résolution est prise, rien ne sera capable de me faire reculer, dussé-je aller ailleurs chercher la grâce que je sollicite.

Ces mots frappèrent le missionnaire. Peut-être, en effet, la chose serait-elle possible - Dieu aidant - et nécessaire ...

--Enfin, conclut le Père, prions bien, continuez à vous instruire et, si Dieu le veut, votre famille ne mettra aucun obstacle à votre baptême. Sinon ... le ciel vous aidera à aller ailleurs chercher la grâce que vous demandez si bien!

Toute réconfortée par ces bonnes paroles, Tekakwitha se remit à l'oeuvre courageusement, avec un candide espoir.

Dien ne trompa point son attente. Il permit un subit revirement d'opinion et d'humeur chez ses capricieux parents, grâce à l'arrivée à la mission d'un haut personnage KRYN, surnommé le Grand Agnier, converti sincère et zélé qui, venant saluer ses amis de Kahnawaké, se proposait de faire de l'apostolat ici comme il en faisait parout, tant il était heureux d'être chrétien. Il jouissait d'un extraordinaire réputation de bravoure et d'intelligence ... Il s'entretint longuement et très cordialement avec l'oncle de Tekakwitha et avec l'Aigle, l'un de ses meilleurs amis de jadis. Quelqu'un lui ayant parlé de la jeune nièce de son hôte ... et de la situation pénible de celle-ci, ... il sollicita l'honneur d'être parrain de la future baptisée. On n'osa point contrairier un tel personnage, et ce fut ainsi que, d'une façon très imprévue, Tekakwitha put librement entrer dans l'Église catholique!

Chapitre XI "Joies Pascales"

L'aube enveloppait de lueurs pastellisées la forêt verdoyante. Ce matin de Pâques était tiède et doucement lumineux. Au lever du soleil, la petite chapelle se remplit de fidèles. Beaucoup furent obligés de rester dehors, tant l'affluence était grande de convertis et de simples curieux. L'entrée demeura ouverte, et tous purent admirer la riche et pittoresque décoration de la chapelle. Le missionaire (Réd: Jacques de Lambert,s.j.) avait tenu à donner beaucoup d'éclat à cette double fête. Des sapins minuscules et des lumières ornaient l'autel. Les fidèles avaient tendu les murs des plus riches pelleteries qu'ils possédaient: pelleteries de castors, d'ours, de chats sauvages, de renards argentés. Les femmes, très attachées à "leurs bijouteries", avaient néamoins prêté avec bonne grâce leurs colliers, leurs bracelets, leurs plumes et autres ornements de chevelure.

Tekakwitha s'était laissée revêtir, avec sa docilité habituelle, d'une belle toilette au goût des jeunes filles de la mission. Elle était charmante à la manière indienne. Mais son âme était ailleurs, si loin, si haut, qu'elle ignorait presque la beauté de ses atours: couverte de riche tissu et de teintes, robe perlée de bois et de porcelaine multicolores, mitasses(sorte de guêtres) brodées, "enrichies de dessins en poils de porc-épic, de couleurs éclatantes".

On la contemplait avec admiration et respect. Quelque chose de divin émanait de sa frêle personne. Elle rayonnait de joie, et son bonheur se communiquait mystérieusement à l'assistance. Ce fut une heure inoubliable. Tekakwitha reçut le nom de Kateri, ce qui veut dire, en notre langue, Catherine. Elle avait vingt ans, et c'était le 18 avril de l'année 1676. (Réd: Dimanche de Pâques)

Chapitre XII "Le Départ"

Dès lors, la vie de la nouvelle chrétienne ne fut plus qu'une merveille de sainteté. La plupart l'admiraient sans réserve. Malheureusement, quelque chose vint encore troubler la paix familiale... Le Renard venait de rentrer d'une longue expédition, expédition diplomatique sans doute, car l'amoureux éconduit reprit avec espoir ses relations de bon voisinage avec la famille de son ex-fiancée, à la grande frayeur de celle-ci.

L'oncle et ses soeurs se remirent à cause mariage devant elle. On se plaignit amèrement d'avoir affaire à des enfants entêtés, égoïstes... Comme la jeune fille ne répondait jamais, on se fâcha. La mauvaise humeur de l'entourage assombrit encore le ciel de la pauvre Kateri! On lui fit la vie tellement pénible dans la cabane que sa frêle constitution en fut très ébranlée. "Quand elle sera assez découragée de sa vie de fille inutile et maltraitée, elle cédera bien", se disaient les vieux parents avec une croyable ténacité.

Un dernier fait providentiel vint délivrer à jamais Tekakwitha de sa vie de perpétuelle persécutée.

Un autre de ces convertis qui se faisaient si volontiers apôtres auprès de leurs frères demeurés païens, Louis, surnommé Cendre-Chaude à cause de son humeur vive et de son zèle ardent au service de Dieu, Louis, venu de la Prairie, lui aussi, pour prêcher de paroles et d'exemples, fut l'instrument dont Dieu se servit pour délivrer Kateri et l'amener là où elle vivrait enfin en paix!

Un parent de Tekakwitha, Pied-Léger, et un autre voyageur chrétien appelé le Huron, accompagnaient Cendre-Chaude.

Le missionnaire ayant été témoin d'un acte de méchanceté dépassant toute mesure de la part des tantes de Kateri, résolut de favoriser sa fuite avec la complicité de Cendre-Chaude. Afin de ne point éveille de soupçons chez les parents de la jeune Iroquoise, il parla en secret et longuement à l'Aigle, qui venait parfois le voir depuis le séjour de Kryn à Kahnawaké. En entendant nommer le Renard, un éclair de haine traversa le regard de l'Aigle. --Mon frère Cendre-Chaude fera partir Tekakwitha, dit-il fermement. J'ai parlé!

Le missionnaire comprit que la chose s'accomplirait sans retard!

Peu de temps après, un soir, tandis que de gros nuages assombrissaient davantage les rives de la chantante Mohawk, un canot doucement détaché glissa sans bruit sous un fouillis de branches. Un Indien, courbant sa haute taille, avironnait avec d'infinies précautions. Arrivée en un certain endroit absolument désert et plongé dans une obscurité profonde, il imita le cri plaintif d'un oiseau de nuit. À ce signal convenu d'avance, trois personnes s'approchèrent silencieusement et prirent place dans le canot. C'étaient le Huron, Pied-Léger et Tekakwitha qui fuyaient vers la Prairie.

--Cendre-Chaude reste là-bas, expliqua à voix basse l'Aigle - car c'était lui qui arrivait en canot. - Il fera croire au départ de ses compagnons pour d'autres missions sans doute. On cherchera Kateri, car elle a déjà fui. Mais je les ferai chercher bien loin!...

L'Aigle sourirait.

Cependant, en entendant l'adieu vibrant de reconnaissance et de joie de la jeune fille, il éprouva pour la première fois de sa vie un étrange serrement de coeur. Il se raidit et d'une voix ferme et brève il commanda:

--Allez vite! Je veillerai ici.

Et s'adossant à un arbre, il resta ainsi les bras croisés, tant qu'il peut entendre le moindre bruit d'aviron effleurant l'eau calme. Il songeait à son rôle étrange de veilleur dans la nuit, tandis que, par ses soins, s'en allait au loin, pour toujours, le seul être au monde qu'il eût jamais aimé.

Trois ou quatre jours plus tard 7, le lis des Mohawks était transplanté sur la rive laurentienne où il allait s'épanouir librement et prodiguer à notre Canada le parfum et la grâce de son angélique vertu.

Réd: Fin de la Première Partie

Le but de mon histoire était de donner au lecteur un avant-goût de la vie de l'Algonquine chrétienne, la mère de Tekakwitha. J'espère que ce que j'ai choisi de traduire ou de récapituler peut expliquer au lecteur comment les premières années de la vie de notre Bienheureuse Katéri Tekakwitha ont été fort influencées par la foi, l'espoir et la charité de l'Algonquinne chrétienne Fleur-de-la-Prairie.

References:

(1)La Vie gracieuse de Catherine Tekakwitha, Juliette Lavergne, Éditions A.C.F., Montréal, 1934, pp. 13-43.

(2) La Vie de Catherine Tegakouita, Première Vierge Irokoise, p. 1. Présentée dans la traduction du Père William Lonc, S.J., publiée par Steve Catlin, Hamilton, Ontario, 2002.

(3) Voir mon site web Sachem Carolus Pachirini.

(4) Après avoir épuisé les ressources de la fôret et du terrain, les autochtones ont déménagé leur village à un entroit, à une distance de quelques milles ou kilomètres où il y avait une quantité de gibiers et de plantes. (A noter)

(5) J'ai demandé la permission d'utiliser l'oeuvre, dans un courriel le 22 janvier 2005 à Fides. La réponse du 31 janvier 2005 indique qu'on doit rechercher le contrat.

(6) Linogravure d'Henri Beaulac.

(7) Cela a sans doute pris plus que trois ou quatre jours en canot et à pied pour traverser les 200 miles de Fonda NY (d'aujourd'hui) à la rive sud du Saint-Laurent au Québec.

(8) Ktsi Oléoneh - Merci bien, chère cousine Dolorès de ton aide.



Bienheureuse Kateri Tekakwitha
Fleur des Algonquins
Lis des Mohawks
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